L'Abeille et le Cheval

 

 Le ciel était d'un bleu puissant au-dessus des lacs de Band-i-Amir. Le soleil, étoile jaillissante

de midi, éclatait de force, de joie et d'harmonie. Autour des lacs, la terre claire s'étendait à l'infini

dans sa sèche nudité. Les lacs immobiles suspendus les uns au-dessus des autres, fermés par

leur barrière de calcaire, déversaient avec lenteur leurs eaux glacées ; les rives mêmes étaient

recouvertes d'une herbe fine.Au bord du bleu sombre, dans le froid de l'été et des altitudes perdues,

loin de la vie des hommes, dans le silence de l'infini éternel : un cheval. Vigueur. Beauté. Solitude.

Robe brune. Œil étincelant. Mais cheval entravé : sa patte avant gauche est attachée par une corde

à un pieu planté dans le sol. Le lac au bord duquel il est prisonnier porte un nom : band-e-gholâmân,

lac des Esclaves. L'animal est droit, ses naseaux cherchent désespérément le souffle de la liberté.

L'aube était glacée mais légère en ce matin d'été. Il est vrai que les lacs sont à quelque trois mille

mètres d'altitude : six vasques d'eau d'un bleu profond de lapis-lazuli qui se déversent l'une dans l'autre,

encastrées entre des falaises vertigineuses de deux à trois cent mètres de hauteur, séparées chacune

par une barrière de calcaire. Lacs des premiers jours de la Terre.

Les quatre frères avaient passé la nuit à la belle étoile. Et quelle étoile ! Quelle beauté ! A l'opposé

de la Croix du Sud qui les avait bercés à Maupiti ou à Bora-Bora, en Polynésie, à l'opposé, certes, de sa

douceur mais dans la même transparence lucide, dans le même silence émouvant, dans la même solitude

inhumaine. Ils avaient dormi à même le sol pierreux, enroulés dans une simple couverture de laine de

chameau, emportés par la fatigue de la longue marche qui les avait menés jusqu'à ce lieu du bout du monde

perdu au creux de l'Hindou-Kouch.

C'est Timothée le Jeune qui le premier se réveilla ; les premières lueurs de l'aube laissaient deviner