Le ponton pleurait
Cette histoire se raconte sous les étoiles, les soirs tièdes, sur le quai des Pêcheurs, 
à Uturoa, Raiatea, île sous le Vent.
 

Le Ponton pleurait. A chaudes larmes. Ses planches gémissaient et lançaient de longs sanglots.

La petite échelle de fer rouillée criait sa détresse. Au loin, la barrière de corail était comme un

orchestre qui accompagnait le solo d'une trompette désespérée : solo du Ponton dans la nuit des

étoiles du Sud, dans l'air tiède du matin déserté ou sous le midi écrasé par la douleur.

 

Le Ponton pleurait et le poti abandonné clapotait avec tristesse au bout de sa corde usée. Même

la terrible murène ne sortait plus de son trou, l'œil noir humide de larmes. De temps en temps une

délégation des poissons du lagon venait aux nouvelles, raies, espadons, napoléons, picassos,

demoiselles… Parfois, un requin solitaire s'approchait du Ponton, l'interrogeait en vain, puis reprenait

la passe de Miri-Miri et regagnait la haute mer ; il rapportait toujours la même triste nouvelle aux

poissons de Polynésie : les enfants étaient partis et nul ne savait quand ils allaient revenir.

 

Ce matin-là, au lever du soleil du 29 octobre, Miri Miri la chatte descendit de son refuge au fond de la

mezzanine du Poti Faré ; elle ignora distraitement les nouveaux locataires de la maison qui s'étaient

installés sans vergogne, elle s'étira, releva sa queue et s'avança sur le Ponton. - Des nouvelles ? - Rien,

hélas, toujours rien, nul ne sait ce qu'ils sont devenus. Aucun message, aucune lettre, ah, les ingrats !

Le silence éternel de l'océan immense. - Voyons, dit la Chatte, immense, je veux bien, mais silence éternel,

tu exagères ; à force de pleurer, tu es devenu sourd, Ponton, tes sanglots t'empêchent d'entendre les

gémissements de tout le lagon. Tout le monde pleure, ici, même les cocotiers de Miri Miri !